UNIVERSITE AIX - MARSEILLE - Université de Provence.

U. F. R. Philosophie.

 

 

THESE

pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE L'UNIVERSITE AIX - MARSEILLE I.

Formation doctorale : Philosophie

présentée et soutenue publiquement

par

Serge BOARINI

 

 

Propositions pour une éthique descriptive.

Le cas, la règle, la norme.

 

 

Directeur de thèse : Monsieur Pierre LIVET.

 

JURY

 

M. le professeur Jean - Pierre COMETTI

M. le professeur Robert DAMIEN

M. le professeur Pascal ENGEL

Madame le professeur Anne FAGOT - LARGEAULT

M. le professeur Pierre LIVET

 

 

 

MOTS - CLES : morales du cas, casuistique, morales de la norme, prescription, normes, règle, situation, culture, bioéthique, ethnométhodologie.

 

 

 

UNIVERSITE AIX - MARSEILLE I.

Université de Provence.

U. F. R. Philosophie.

29, rue Robert Schuman

13621 AIX - EN - PROVENCE Cedex 1.


Propositions pour une éthique descriptive.

Le cas, la règle, la norme.

 

Résumé.

 

La thèse part du constat de l'opposition de deux types de morale. Les morales universalistes et prescriptives gardent leur force obligatoire mais elles ne peuvent s'appliquer à la singularité des circonstances ; les morales parénétiques et singularistes restent soucieuses de la singularité des circonstances de l'action mais elles perdent la force prescriptive propre à toute morale. Les morales ou les questions morales sous - entendent le plus souvent, sinon toujours, un sujet agissant privé de sa capacité de jugement. L'éthique descriptive entend montrer, au contraire, que chaque membre d'une culture, dispose d'une compétence éthique, ou capacité de proposer un énoncé descriptif normatif éthique (énoncé DNE) de la situation humaine dans laquelle (ou pour laquelle) se pose à lui la question de la nature de l'action morale à exécuter. Par cet énoncé normatif descriptif, chaque membre de la culture est apte à transformer, au terme d'un processus de description - (re -) constitution, cette situation difficile initiale en une autre situation humaine, homothétique à la première et dans laquelle la satisfaction éthique est procurée. Cette compétence rend à chaque membre de la culture son autorité éthique, - et de ce fait sa pleine responsabilité.

 

Le projet. L'éthique descriptive entend démontrer que les membres d'une culture présents dans une situation humaine peuvent mettre en œuvre ces procédés de description normative éthique. De ce fait, tous les membres de la culture possèdent toujours les moyens de traiter éthiquement leurs situations ; toute culture dispose toujours de procédés de régulation des conflits éthiques. L'éthique descriptive se propose, deuxième enjeu, de dégager les méthodes par lesquelles les membres d'une culture traitent eux - mêmes et cela éthiquement, les situations qui sont les leurs. Les processus mis en œuvre dans des situations difficiles par les membres de la culture ont tous pour point commun le recours à des énoncés DNE, à leur ajustement les uns aux autres, dans des cadres a priori dressés par la culture, au moyen de ce qui sera nommé l'imago éthique de la culture, et donc à des tractations éthiques. En s'appuyant sur la présentation et l'analyse d'exemples empruntés à la bioéthique, l'éthique descriptive n'entend pas faire autre chose que, d'une part, de dégager les conditions par lesquelles ces capacités d'identifier, de traiter et de résoudre les situations difficiles sont possibles, et, d'autre part, de présenter les processus par lesquels ces capacités s'explicitent. Enfin l'éthique descriptive soutient que les membres d'une culture disposent chacun et personnellement des moyens de conduire ces processus du traitement des situations humaines difficiles (la performance éthique). Il ne saurait donc exister de sujets absolument privés de tout jugement moral. Chaque membre d'une culture ne sait pas toujours ce qu'il doit moralement faire dans ou pour cette situation. Mais chacun sait qu'il y doit agir moralement ; il dispose immédiatement des moyens de s'acquitter de cette obligation.

 

Historique. La PARTIE HISTORIQUE comporte deux SECTIONS : la première consacrée à la tendance universaliste et prescriptive, la seconde à la tendance singulariste et parénétique de toute morale.

Les MORALES DE LA NORME incarnent la tendance universaliste et prescriptive des morales. Cette tendance se manifeste par la prétention à traiter toutes les situations, effectives ou possibles ; son mode d'expression est le commandement. Universalité et nécessité se conjuguent pour subsumer tous les cas rencontrés au cours d'une vie humaine quelle qu'elle soit. Elle néglige, comme axiologiquement neutres et indifférentes, les conditions singulières imposées au sujet, par son milieu social, par sa culture ; la complexité des circonstances de l'action est ramenée à la simplicité d'un type de cas prévu par la norme, qu'il y soit inclus, ou qu'il en soit déductible. Cette tendance s'est incarnée, au cours de l'histoire, dans trois sortes de morales : théonomiques, universalistes, sociales. Les morales théonomiques (chapitre 1) tirent leur force obligatoire de l'existence d'un Dieu créateur et providentiel. La norme coïncide avec la loi posée par la divinité : le Décalogue représente la forme la plus familière à la pensée et aux mœurs occidentales. La morale impose le respect d'un ordre ; l'ordre moral prescrit prolonge ou applique l'ordre onto - théologique inscrit dans la Création. Les morales universalistes (chapitre 2), dont la formulation kantienne de la morale est l'exemple abouti, expriment le plus nettement cette tendance à se prononcer sur toutes les circonstances de l'existence humaine. La notion d'impératif catégorique, représentation de la nécessité de l'exécution d'une action contraignant une volonté pathologiquement affectée, illustre la tendance universaliste et prescriptive par l'accord de la raison pratique avec elle - même. Ici, l'ordre moral prescrit tend à produire l'ordre moral inscrit : la notion de règne des fins annonce le moment de la coïncidence à venir entre l'ordre - commandement et l'ordre - arrangement, c'est - à - dire ultimement : entre prescription et description. Les morales sociales (chapitre 3) prescrivent au sein d'un groupe les conduites qu'il tient pour morales. L'autorité est détenue soit par l'ensemble de la société de manière explicite (la morale est un fait social) ou implicite (la Sagesse des Nations), soit par une partie de la société, que cette partie prescrive pour elle seule (comme les Codes de Déontologie) ou pour l'ensemble (les Comités). Ici, l'ordre humain prescrit quel doit être l'ordre humain inscrit, qu'il s'agisse de la reconduction du même ordre : les proverbes constatent un ordre humain et ils prescrivent sa pérennité, ou qu'il s'agisse de la promotion d'un ordre nouveau, conforme cependant aux valeurs de la communauté : les Comités consultatifs préconisent les accommodations des valeurs anciennes aux faits inédits produits par les techniques ou par les mutations sociales.

Les MORALES DU CAS incarnent la deuxième tendance. La tendance singulariste et parénétique des morales les porte à recommander une action en ayant égard aux circonstances singulières et inédites dans lesquelles se trouve le sujet moral. La recommandation et le souci de la singularité vont de pair : il n'apparaît pas possible d'inférer d'un ensemble de normes (ou architectonique normative éthique) une norme propre à chaque situation humaine ; l'ensemble infini des situations humaines excède l'ensemble des normes éthiques possibles inférable d'une même architectonique normative. Sans être privée de sa force obligatoire, la norme inférée de l'architectonique normative éthique n'a qu'une valeur indicative parce qu'elle est relative à cette circonstance, - quoiqu'elle prétende, relativement à cette circonstance, valoir absolument. Trois sortes de morales expriment cette tendance. Les morales parénétiques (chapitre 4) recommandent des actions à chacun dans chaque circonstance ; une individualité accompagne une autre individualité pour son édification ou son avancement. Les morales de la casuistique (chapitre 5) dirigent le sens de chaque action : qu'elles la précèdent et la recommandent, qu'elles la redressent une fois accomplie, qu'elles modifient, l'action faite, rétrospectivement le sens normatif éthique. Les morales de l'exemple (chapitre 6) engagent à suivre par l'imitation soit les faits exacts d'un homme, soit les conduites possibles inspirées de l'enseignement vital de cet homme. Ici la norme est trouvée dans une conduite antérieure dont la pertinence est étendue à des conduites analogues.

Les deux types de morales, morales de la norme et morales du cas, se renvoient l'un à l'autre au terme d'un processus intestin : les morales de la norme ne peuvent pas écarter la considération des circonstances singulières de l'action, et donc elles ne peuvent pas davantage écarter un moment casuistique ; les morales du cas doivent chercher la force obligatoire des normes qu'elles recommandent. Les morales de la norme disposent toujours d'une force obligatoire sans doter les normes d'un contenu d'action singulier se moulant sur les particularités des circonstances ; au rebours, un contenu d'action leste les normes des morales du cas sans qu'elles puissent jamais fournir elles - mêmes la source de leur force obligatoire. Pour autant qu'elles se veulent des morales, elles ne peuvent pas échapper à la nécessité d'un moment prescriptif.

 

Problématique. La PARTIE PROBLEMATIQUE veut concilier la norme et la situation, le monde prescriptif des normes et le monde effectif des hommes. Le problème qu'elle doit résoudre est la réconciliation des contraires : la force obligatoire des normes dont la source fondatrice demeure extérieure aux situations humaines et la singularité de ces mêmes situations ; le recours à l'universalité abstraite, gage de l'éthicité, voire de la moralité, de la norme proposée, et le contenu matériel, unique, de cette même norme qui ne peut être emprunté qu'à cette même situation, origine et terme, de la difficulté éthique ("que faire ? comment faire ?") ; anhistoricité de la réflexion éthique qui suppose, au mieux, un horizon culturel permanent quand il n'est pas évincé de la réflexion éthique au nom de normes transcendantes aux situations comme au monde effectif des hommes, et historicité dramatique des situations qui insiste si bien sur l'unicité des situations qu'elle ne permet pas de passer d'une situation à une autre : de la situation éthiquement difficile à la situation transformée, situation semblable et qui néanmoins doit en différer pour que la difficulté soit dissoute, ou de types de situations difficiles résolues par le passé à des situations difficiles semblables dans le futur.

La section ANALYTIQUE expose les concepts nécessaires pour le traitement et la résolution des difficultés rencontrées par les morales universalistes et les morales parénétiques. Des concepts majeurs sont utilisés : ceux de norme et d'architectonique normative éthique et celui de règle (Chapitre 7) ; celui de situation humaine (Chapitre 8). De cette présentation, il ressort que les situations humaines sont des ensembles de faits (ou conditions factuelles) ordonnés par des normes (ou relations normatives). Selon la place occupée par la norme éthique dans l'occasion normative de ces ensembles de conditions factuelles, des cas de conscience surgissent, - ce qui appelle l'analyse de la notion de cas (Chapitre 9).

La section DIALECTIQUE présente les processus de résolution des situations humaines difficiles. Elle montre comment l'éthique descriptive peut reprendre, pour l'achever, le programme de la casuistique classique dans sa tâche de résolution des cas éthiques avec la réinterprétation et la reformulation des concepts, des méthodes et des principes de la casuistique classique dans les termes introduits par l'éthique descriptive (Chapitre 10). Pour cela, les formes du processus de description normative éthique des situations humaines initiales et de (re -) constitution des situations humaines homothétiques sont exposées. L'éthique descriptive fait appel à une description normative des situations humaines, description par laquelle la norme éthique contenue ou exprimée dans chaque situation peut être trouvée. Il serait donc toujours possible de passer du descriptif au prescriptif (Chapitre 11). La norme inventée par le processus descriptif procure la satisfaction éthique par la (re -) constitution d'une situation homothétique à la première. L'éthique descriptive offre le moyen de s'assurer et de la validité et de la légitimité du passage du prescriptif à l'évaluatif, dans le passage d'une situation initiale à une situation homothétique. Ce passage nécessite l'introduction de nouvelles relations normatives entre les conditions factuelles de la situation initiale (Chapitre 12).

 

Conclusion. L'éthique descriptive soutient que la réalité éthique d'une culture est une réalité construite par ses membres. Elle n'entend donc pas proposer des méthodes nouvelles, c'est - à - dire des méthodes extérieures à la réalité éthique vécue par les membres de la culture ; elle entend décrire ces méthodes présentes dans les régulations éthiques entre les membres. En s'inspirant des travaux de la phénoménologie (SCHUTZ, BERGER et LUCKMANN) et de l'ethnométhodologie (GARFINKEL), l'éthique descriptive s'efforce de dégager les processus de tractation et de régulation par lesquels les membres d'une culture identifient, traitent et résolvent leurs situations moralement difficiles. Dans toute situation morale difficile, il est possible de trouver, par l'opération de la description normative, quelle norme éthique appliquer. Cette opération est celle - là même que mettent en œuvre les membres d'une culture. De la sorte, la thèse pose les premiers fondements d'une herméneutique généralisée des pratiques éthiques de toute culture.

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