ROUSSEAU (3).

 

"Il est inconcevable à quel point l'homme est naturellement paresseux. On dirait qu'il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile ; à peine peut - il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l'amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l'homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l'homme après celle de se conserver. Si l'on y regardait bien l'on verrait que, même parmi nous, c'est pour parvenir au repos que chacun travaille : c'est encore la paresse qui nous rend laborieux"

ROUSSEAU. Essai sur l'origine des langues. IX.

 


Comment l'homme en est - il venu à travailler, lui dont la constitution physique le place au dessous de l'animal, lui qui ne dispose d'aucun instinct ? L'homme est "naturellement paresseux", - et c'est peut - être là l'une des premières caractéristiques de l'humanité : aucune espèce animale ne peut survivre sans consentir des efforts constants pour se maintenir dans son milieu naturel. L'homme reste naturellement au repos et il y prend du plaisir. Ce constat établi, ROUSSEAU oppose à cet homme indolent l'homme agité par les passions sociales qui le poussent sans cesse au - devant de lui - même. Enfin, il avance un paradoxe qui voudrait que l'homme ne travaille que pour mieux contenter sa paresse.

Peut - on approuver ce tableau édénique d'un état naturel où les besoins trouveraient leur satisfaction sans efforts ?

 


ROUSSEAU s'étonne de cette tendance de l'homme à l'inertie et qui proviendrait de la nature ("Il est inconcevable à quel point...").

La nature de l'homme le dispose à l'inertie ("l'homme est naturellement paresseux"). La paresse est ordinairement définie comme une "répugnance au travail, à l'activité". Le plus souvent cette activité se rapporte à la société dont elle procure l'utilité sous la forme de services ou de productions de biens. Or, le contexte montre que ROUSSEAU n'envisage pas ici l'homme sous cet aspect social. Il envisage un état naturel de l'homme. De plus, l'auteur considère la paresse comme une disposition naturelle de l'homme : il possède cette caractéristique propre préalablement à toutes les qualités mises en lui ou développées par la société. Enfin, cette propriété ne semble pas s'accommoder avec cette autre, qu'évoque le Discours sur l'origine de l'inégalité, - à savoir la perfectibilité. Comment l'homme pourrait - il cultiver des propriétés s'il est "naturellement paresseux" ?

Son premier état, et le plus naturel, de tous est le repos : "dormir, végéter, rester immobile". En cela l'homme apparaît même moins qu'un animal que les nécessités de la survie obligent à lutter contre l'hostilité ou la résistance de son milieu. Or, loin de considérer cette inertie comme la marque de l'auto - suffisance, signe de la perfection chez les Grecs, l'inertie de l'homme l'apparente davantage aux mondes végétal ou minéral. Les Grecs réservaient, en effet, le loisir à la classe noble qui pouvait se consacrer à d'autres tâches que celles, infamantes, de la survie et du travail manuel. Les oisifs s'élevaient à la majesté divine qui n'a pas de besoins. Mais pour ROUSSEAU cette inertie, sans être présentée comme un vice, reste néanmoins la marque d'une faiblesse.

C'est qu'elle ne dure pas et qu'elle n'est donc pas le signe d'une suffisance complète. Les besoins de l'homme le contraignent à agir, et parmi eux le plus exigeant de tous : la faim ("... mourir de faim"). Sa paresse n'est pas si forte qu'elle ne soit balayée par les nécessités impérieuses de la survie. Surprenant paradoxe : l'homme agit pour rester immobile. L'homme ne cherche pas à apaiser sa faim ; il fait ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim. Il ne connaît pas encore l'appétit ou les plaisirs de la chère ; son activité ne se tourne que vers la survie. Tout le mouvement qu'il se donne n'a pas d'autre but que de le maintenir en vie. Et il lui en coûte ("à peine peut - il se résoudre...") : l'homme n'a décidément aucun goût pour l'action ; encore s'en tient - il au strict nécessaire ("les mouvements nécessaires pour s'empêcher de mourir de faim").

ROUSSEAU trouve les raisons de la paresse de l'homme dans sa nature mais aussi dans la nature : l'homme est naturellement paresseux dans un environnement qui s'y prête.

 


Ou l'indolence plaisante, mais animale, ou l'activité malheureuse, mais humaine. Le texte oppose la nature et la culture, les besoins primaires aisément satisfaits et les passions sociales qui multiplient les activités en développant les craintes.

Un exemple est donné à l'appui : les sauvages. ROUSSEAU ne se montre pas soucieux d'en dire davantage ; nous n'en saurons pas plus sur eux. Leur nationalité, leurs moeurs, les témoignages qui nous les ont faits connaître, - tout cela importe peu au philosophe. Il ne s'intéresse qu'à ce qui peut étayer sa thèse. Mais l'exemple lui fait dire plus qu'il ne disait : l'homme était naturellement paresseux, - or les sauvages aiment leur état. Ce n'est plus une nécessité naturelle qui les pousse à l'inertie ; c'est un sentiment. Et cela modifie la thèse initiale de l'auteur : point de sentiment sans vie affective et sans conscience. Point d'amour sans préférence. Aussi l'homme sauvage ne subit - il pas sa paresse, il la chérit et il la préfère. D'autres modes de vie lui auraient été permis s'il les avait cherchés, - ce que ne laissait pas entendre l'affirmation péremptoire : "l'homme est naturellement paresseux". Et ROUSSEAU lit peut - être à travers ces sauvages le mythe édénique et des pays de COCAGNE où les besoins sont aisément satisfaits. L'auteur méconnaît sans doute la dure condition réservée à ces hommes qui doivent lutter contre les éléments naturels et dont l'indolence n'existe que dans les livres.

A l'inverse les hommes de la société sont pris dans l'engrenage des passions. Engrenage en ce sens qu'elles le poussent à agir en développant en lui ce qui le fait souffrir. Toutes les passions ne naissent pas dans la société, mais celles qui amèneront l'homme au travail naissent dans la société ("... ne naissent que dans la société") ; elles : "rendent l'homme inquiet, prévoyant, actif". Inquiétude de l'homme qui redoute de perdre ce qu'il convoite (avarice) ou qui désespère de parvenir à son but (ambition, amour). Prévoyance car les passions obligent l'homme à calculer les moyens à mettre en oeuvre, à évaluer les dangers qui pèsent sur son entreprise. Activité, puisque toutes les énergies sont mises au service de la réalisation du but. Mais toute cette vie affective ébranle l'homme ; elle le rend "in - quiet", et l'auteur commence par là l'énumération des conséquences. Certes, les passions le disposent à l'action mais elles ne peuvent le faire qu'en le faisant souffrir : l'homme voit désormais au - delà de sa personne et de son sort. Il prend conscience d'un monde avec lequel il adhérait autrefois sans réflexion.

Mais toutes les passions ne rendent pas l'homme malheureux parce qu'elles le séparent de la nature. La paresse elle - même va être dépeinte comme une passion.

 


Par un ultime renversement, dont l'auteur est coutumier, l'indolence ne sera plus imputée à l'homme comme une tendance naturelle ou innée. Elle devient une passion et une passion laborieuse.

ROUSSEAU révise son jugement : "Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l'homme". Ainsi, cette tendance que l'on pouvait croire inscrite en l'homme et favorisée par un environnement propice (abondance des ressources naturelles, douceur du climat) devient une passion. Or la passion naît, sinon dans la société organisée, du moins dans la compagnie : pas de passion sans intersubjectivité. L'indolence ne saurait convenir dans l'état de pure nature décrit au début du Discours sur l'origine de l'inégalité. De plus, si elle est une passion, la paresse implique un certain développement de la raison et l'on ne voit pas comment concilier ce développement des facultés intellectuelles avec le bonheur prêté aux hommes sauvages. La "délicieuse indolence" ne semble pouvoir être goûtée que dans l'insouciance et l'ignorance que dissipe la raison. Enfin, entre toutes les passions, la paresse occupe une place particulière : "la première et la plus forte passion". Son rang prééminent est surprenant puisque la plupart des passions nécessitent au contraire bien des efforts et coûtent bien des sacrifices. ROUSSEAU nuance donc ("... après celle de se conserver"). L'ordre des sentiments dressé par le Discours est donc respecté : l'amour de soi, ce qui nous porte à veiller à notre propre conservation, est la tendance primitive de l'être humain. Seule change la catégorie où il est rangé : de sentiment naguère, il est promu passion. Mais cela ne résout pas la tension entre besoin et passion qui se révèle dans le texte.

En effet, la paresse ici définie ("Ne rien faire ...") apparaît tantôt comme une tendance naturelle qui s'oppose aux passions, tantôt comme une passion qui doit composer avec les besoins naturels. Alors que les sauvages illustraient une douce indolence, l'observation sagace des contemporains ("Si l'on y regardait bien...") témoigne d'une passion pour la paresse qui elle aussi, comme les passions sociales, rend l'homme "inquiet, prévoyant, actif". L'homme contemporain ne travaille que pour retrouver l'état de repos ("c'est pour parvenir au repos que chacun travaille"). Une dialectique entre la nature et la culture s'amorce : la nature résiste vainement à la culture parce que l'homme ne peut pas trouver dans son environnement immédiat de quoi satisfaire ses besoins ; la culture ne peut masquer la nature de l'homme qui fait inévitablement retour : l'homme aime ne rien faire. Le travail est l'intermédiaire entre la nature ... et la nature. "[L]a paresse (...) nous rend laborieux" ; le travail permet de goûter de nouveau l'indolence perdue. Mais c'est précisément ce passage au travail que l'auteur n'explique pas suffisamment.

 


La nécessité du travail a bien d'autres causes que la paresse. ROUSSEAU a beau jeu d'évoquer les sauvages ; nul homme ne doit être plus actif que celui que le milieu ne protège pas. Un autre silence de ROUSSEAU mériterait plus d'éclaircissements. La paresse change de statut au cours du texte : de tendance naturelle, elle devient première passion ; elle change de rôle : principe d'inertie, elle devient le principal aiguillon de l'activité de l'homme. Mais ces deux silences, mis côte à côte, s'éclairent l'un l'autre pour donner une réponse : le plaisir du farniente pousse insidieusement l'homme à s'accomplir parce que la nature ne lui donne pas de quoi satisfaire ce goût. De la sorte, la tendance à l'inertie devient dans ce processus passion de la paresse.

  

 

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